La barbarie des hommes ordinaires – Daniel Zagury

L’autre jour enfin plutôt l’autre nuit, je regardais sur Youtube un « Complément d’Enquête » en bricolant (J’aime mieux choisir mes programmes que de me faire imposer une grille télé), émission que je n’ai pratiquement jamais regardée. C’était sur Jean-Claude Romand qui allait bientôt sortir de prison, au moment de cet épisode, et il y avait divers experts qui intervenaient, dont Daniel Zagury, expert dans de nombreux procès criminels, psychiatre en prison, et psychiatre hospitalier. Je ne le connaissais pas du tout, mais pour une fois je trouvais un psychiatre expert avec lequel j’étais d’accord. Sur le psychisme de Romand.
Oh, à propos, si certains ne voient pas de qui je parle, c’est qu’ils ont passé les 25 dernières années dans un couvent. Ou sous terre. Ou sur une île déserte. Romand est le type qui a tué sa famille pour ne pas qu’ils découvrent qu’il n’était pas medecin à l’OMS à Genève, et encore moins medecin.
Zagury expliquait que c’était juste un monsieur tout-le-monde, embringué dans cette immense histoire à cause d’un petit mensonge : il n’a dit à personne qu’il avait raté ses examens de 2e année de medecine. Ce garçon brillant qui réussissait en tout a, à ce moment-là, craqué, et probablement fait une dépression. Et il a continué à dire qu’il avait eu son exam, etc, jusqu’à s’inventer une vie et personne n’a rien vu. Et c’est au moment où tout allait être découvert (emprunts auprès de la famille, faux placements, juste pour l’argent du ménage) qu’il n’a plus vu d’autre solution que des meurtres et son suicide. Qu’il a loupé. Tout le monde pousse les hauts cris au procès, hurlant au pervers, à la paranoïa, au diabolique, au monstre, au démoniaque sanguinaire. Les journalistes s’en donnent à coeur joie, surtout lorsqu’ils découvrent un homme falot, au teint blême et jauni, recroquevillé sur lui-même. J’ai lu encore récemment L’adversaire de Emmanuel Carrère, que j’ai détesté parce qu’il n’a pas du tout pigé Romand. Pas le moindre essai de comprendre. Bref, l’avis de Zagury, disant cette impossibilité pour cet homme ordinaire de voir ce qu’il lui arrivait pendant toutes ces années, l’impossibilité de s’expliquer pendant le procès, parce que sa fuite en avant après chaque mensonge l’empêchait de se voir de dehors, la pensée était oblitérée.
J’ai immédiatement acheté ce livre, qui traite de l’affaire Romand et d’autres, comme les néonaticides après dénis de grossesse, avec en figure de proue Véronique Courjault, les crimes de « lèse-narcissisme », l’emprise mentale, avec les Reclus de Montflanquin en exemple, les terroristes et génocidaires. Il se réfère souvent à Hannah Arendt, qui a interrogé Eichmann longuement pendant le procès de Jérusalem. Et d’autres psychiatres plus anciens, sur les hommes sans aucune pathologie mentale qui ont tué, parfois en masse, alors que ce ne sont que des hommes ordinaires, sans aucune empathie ou connaissance en tant qu’humain chaque homme, femme, bébé qu’ils tuaient. Sans état d’âme.
Il arrive un moment où la pensée claire sur eux-mêmes est devenue impossible. Une oblitération de la pensée. Zagury ne l’a écrit qu’une fois dans ce livre, mais ce mot anglais « insight » est ce qui manque à tous ces criminels à propos de ce qu’ils ont fait. Lui utilise les mots « absence de pensée », moi je pense « lack of insight ». Le mot anglais est plus parlant.(les possibilités de traduction en français font 9 pages). L’exemple flagrant est ces femmes en déni de grossesse qui ne peuvent même pas réaliser que ce qui sort d’elle pendant des douleurs qui les paniquent soient autre chose qu’une partie d’elles, un organe, voire un caillot de sang. Ça a toujours été également mon point de vue, de comprendre qu’elles ne pouvaient pas seulement imaginer que cette chose était un bébé.
Ceci dit, c’est un excellent ouvrage éclairant sur certains crimes, criminels et surtout cela repousse clairement qu’il y ait quoi que ce soit de l’ordre du monstre ou de l’intervention de Satan dans certains criminels. À lire si on aime le côté psycho-décortication des gens.Et qu’on est à l’aise avec les références psycho et psychiatriques.


La barbarie des hommes ordinaires – Daniel Zagury, editions de l’Observatoire, 198 pages, 2018.

15 commentaires

    • Ce type-là n’a pas la conscience tranquille, il finit sa vie dans un couvent strict. Il n’a jamais eu la conscience tranquille. Au contraire des génocidaires, hommes simples du Rwanda que l’auteur a « expertisés » et les nazis de Arendt, qui eux, sont persuadés d’avoir oeuvré pour le bien, et qu’ils ont « juste suivi les ordres ». On n’est pas dans le niveau dont tu parles, ce psychiatre parle de l’état de la personne, leur pensée, leurs explications sur ce qu’ils vivaient. Les faits. Je prends ce genre de recherche psychiatrique pour ce qu’il est, et non pour un confesseur-juge. Ce qu’il est impossible d’être. Du moins pas moi.

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