L’adversaire – Emmanuel Carrère

Tout le monde connaît l’histoire de Jean-Claude Romand. C’est cet homme qui, en 1993 a tué son épouse et ses deux enfants de moins de dix ans, et raté son suicide, après avoir passé sa vie à mentir à ses parents (qu’il a tués aussi) et à son entourage, prétendant être médecin chercheur en cardiologie à l’OMS en Suisse. Ses mensonges ont duré plus de dix-sept ans. Ses proches lui ayant confié de l’argent pour « le placer en Suisse », alors qu’il le dépensait pour faire vivre sa famille commençant à avoir des doutes, sa femme ayant soudain pris connaissance, pour la première fois par une amie, d’un « Arbre de Noël » annuel pour les enfants des employés de l’OMS, et pour la première fois ayant ses doutes renforcés, il s’est senti acculé et n’a vu que cette échappatoire : le meurtre-suicide.

Ce livre d’Emmanuel Carrère, sorti il y a plus de vingt ans, je n’ai jamais voulu le lire, malgré mon intérêt pour les affaires criminelles. C’est après avoir entendu l’auteur en parler, en disant qu’il n’avait pas spécialement voulu aller voir Jean-Claude Romand en prison, et surtout en exprimant un dégoût palpable pour ce personnage, que j’ai décidé de ne pas le lire. Surtout lorsqu’il parlait de son titre : « L’adversaire ». L’adversaire, c’est le nom du diable, paraît-il. Alors inutile d’aller y chercher une quelconque objectivité sur les faits et sur l’assassin…

Dans ma phase actuelle de procrastination aigüe, j’ai quand même été chercher ce petit bouquin en occase, facile à lire, pas très long, pour en savoir un peu plus sur cette affaire tout de même. Eh bien, voilà, on n’en sait pas beaucoup plus. Leur correspondance, entre Romand et lui s’est visiblement résumée à un plan des lieux où il allait s’installer tous les jours pendant toutes les années en faisant semblant de bosser à l’OMS. J’ai certes appris des choses, mais si Carrère a pu les transmettre c’est uniquement parce qu’il a assisté au procès. On peut au moins comprendre comment tout a commencé. Mais Carrère, décrivant son « sujet » comme « lourd », « poisseux », « mou », « moite », « pataud », « puceau », « pourri de l’intérieur » et j’en passe, avec un mépris qui m’a rendue malade, n’a pas cherché une seule seconde à creuser dans la psychologie de Romand, se contentant des faits , (sans évoquer grand chose de la nuit du drame car Romand disait ne pas s’en souvenir).
En fait juste après la tragédie, Emmanuel Carrère voulait écrire un livre sur ce sujet, et a écrit à Jean-Claude Romand pour le rencontrer ou correspondre. Le souci, c’est que Romand a mis deux ans à lui répondre, et, pensant rester sans réponse, il a écrit « La classe de neige ». Un beau succès, une histoire de père meurtrier.
Je crois qu’ensuite, il ne voulait plus l’écrire, ce livre sur Romand.. je ne vois que ça. Parce que même les journalistes de Society ont fait preuve de plus d’objectivité dans leurs articles sur Dupont de Ligonnès.

Le suicide raté de Romand restera un mystère. Cet homme est libre sous contrôle judiciaire depuis 2019. C’est un peu dommage pour lui, parce de ce que je ressors (quand même) de ce livre d’Emmanuel Carrère, c’est que Jean Claude Romand s’est trouvé utile aux autres en prison, et y avait trouvé un endroit dans lequel tout mensonge était impossible.

L’adversaire – Emmanuel Carrère, ed POL puis Folio, 2000, 218 pages.


6 commentaires

  1. Je n’ai pas lu le livre mais j’ai vu l’adaptation avec Auteuil. Pas mal. J’ai aussi vu « l’emploi du temps » de Laurent Cantet qui s’inspire de la même histoire.
    Bref, une affaire fascinante que je lirais volontiers sous la plume de Carrère, même si je note tes réserves et réticences.

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    • C’est un truc incroyable, en effet, c’est juste le mépris et presque la haine d’un auteur envers son sujet, et les deux catholiques, l’auteur accusant Romand en prison de devenir encore plus catho « pour se dédouaner » … le bouquin est bien écrit, c’est ce sentiment de malaise que j’ai ressenti….

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    • Le souci avec les films (j’ai vu celui avec Vincent Lindon) c’est qu’on peut essayer d’imaginer, mais au moment du procès et les 2 années suivantes où Carrere a « suivi » Romand, c’est que personne ne sait (à part peut être ses visiteurs de prison) ce qu’il pensait ou vivait toutes ces années là. On n’en sait pas grand chose. Le fait est qu’il a fait une grosse dépression au moment de ses exams de 2e année de medecine, mettant là un début à la fuite. Carrère lui refuse cette idee de dépression. Lui il parle de fainéantise. Tu liras, tu verras …..

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      • Etonnant ce point de vue de Carrère, lui qui a été à plusieurs reprises frappé d’états dépressifs et qui s’est depuis découvert une nature bipolaire. En y réfléchissant, ce n’est pas par hasard que ce personnage l’intéresse au point d’écrire un livre sur lui. Il y a l’aspect mystique bien sûr, que partage Carrère, mais aussi cette double personnalité qui l’avait déjà intrigué lorsqu’il se pencha sur la vie de Philip K. Dick.

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      • Tu dois avoir raison. Il parle dans ce bouquin de l’écriture de son bouquin sur P. K.Dick.. Il parle religion, il parle dépression sans du tout avoir l’intention de céder un seul pouce de cette maladie à Romand. Enfin, c’est ce que j’en ai tiré : j’ai survolé quelques critiques Babelio et il y a de nombreuses personnes qui trouvent qu’au contraire il défend Roman.. je ne sais pas si j’ai lu ce bouquin à un niveau différent…m

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