Le pavillon des combattantes – Emma Donoghue

Nous sommes à Dublin, Irlande, en 1918. La guerre n’est pas encore finie. Le monde entier est en proie à la pandémie de ce qu’on appellera « la grippe espagnole » qui fera plus de morts que la Première Guerre Mondiale. Les hommes sont au front, ou morts, ou rentrés blessés. Parfois la blessure est invisible, comme Tim, le frère de Julia Power, infirmière, qui est rentré avec le syndrome du « Shell Schock », le choc des obus qui rendent des soldats tremblants, fous, catatoniques, ou bien muets, incapables de parler, comme l’est Tim.

Julia est infirmière dans un hôpital de Dublin. Dans un nouveau service d’obstétrique et infections, car on a remarqué une forte hausse des cas de grippe espagnole parmi les femmes enceintes. Les gens portent des masques, se méfient des gens trop proches, ceux qui ont déjà eu la grippe sous une forme bénigne sont immunisés, comme Julia. Elle traverse la ville à vélo, puis en tramway tous les jours pour aller travailler dans ce nouveau service. Pendant trois jours, Julia va être confrontée à la difficulté de faire naître des bébés alors que leur mère est atteinte de la grippe, que tout doit être désinfecté à l’acide phénique, les mains cent fois lavées au savon carbolique, tous les instruments et les gants et les thermomètres doivent être soit désinfectés soit bouillis, et c’est dans une petite pièce, une grande chambre vide, avec une seule fenêtre, que tout ça doit être fait.

On croise dans ce livre les brancardiers « gueules cassées » démobilisés, les nonnes, bonnes soeurs catholiques qui prétendent tout savoir sur le sujet des soins, mais qui ne se gênent pas pour réprimander une infirmière qui ne suivrait pas leurs ordres, même si certains tiennent plus de la superstition que de la science. On rencontre plusieurs mères prêtes à accoucher qui sont installées dans ce pavillon, et qui sont atteintes du virus à différents stades. La contagion est telle que l’incubation se fait en deux jours. La mort peut survenir en quelques heures, en 6 jours maximum, dans les formes graves. On se fie à la couleur de la peau : rouge pour le début : la fièvre, puis bleu : la cyanose par manque d’oxygène, puis marron lorsque le corps lâche. Les malades sont atteints comme d’une pneumonie gravissime et foudroyante. Et chez les pauvres à Dublin, les trois quarts des habitants, en fait, la famine qui perdure en Irlande fait que ces femmes ne mangent presque pas. Elles nourrissent leur mari, si elles en ont un, puis leurs enfants, puis elles en dernier. Et la tradition veut qu’ « on n’aime pas son mari si on ne lui fait pas douze enfants ».. Sachant que peu survivront, avec la misère.
On croise aussi une jeune bénévole, qui est en fait dans un couvent que « gèrent » les Soeurs, pour les filles-mères. Ces couvents faits d’esclavagisme et de vente de bébés, comme les Magdalene Sisters, ont perduré jusque dans les années 70. Le Catholicisme Irlandais a la mainmise sur quasiment toute la vie des gens. Et comme tous les medecins sont partis au front pour y soigner les blessés, les infirmiers et infirmières aussi, il ne reste plus beaucoup de personnel soignant, ni de coton, ni de blouses, ni de tabliers, ni de vrais repas. Les infirmières restantes meurent malgré le port du masque, ce sont de véritables héroines, de véritables combattantes.

Ce livre nous offre, en plus d’une belle histoire, un instantané de la misère en Irlande catholique pendant la première guerre mondiale. L’auteure, Emma Donoghue, irlandaise de Dublin, y a ajouté des personnages ayant réellement existé, et s’est documentée sur la santé et l’obstétrique à cette époque, sur la vie des hôpitaux, sur la vie à Dublin en pleine guerre. C’est stupéfiant la manière dont elle peut nous plonger dedans dès la première page. Je n’ai pas pu lâcher ce livre.. nuit blanche, presque. C’est remarquable d’authenticité, beaucoup de choses sont abordées, l’actualité de l’époque, les moeurs, les rebelles de la « Pâques Sanglante », ceux qui ont commencé la rébellion contre l’Angleterre.. ce livre est pour moi une perfection. Féministe. Beau et tragique. Il se lit tellement facilement aussi. C’est l’Histoire. C’est la Vie.

Le pavillon des combattantes – Emma Donoghue, ed Presses de la Cité, 357 pages, sortie le 19 Août 2021.

13 commentaires

  1. Je lis ton billet en diagonale, car je suis en plein dedans 😀 Je suis happée.
    L’ambiance pandémie me rappelle ce que l’on vit en ce moment et je trouve cela vraiment très intéressant. J’ai cru au tout début que cela allait me poser problème – on a assez avec notre quotidien, haha – mais en fait non, ça passe impeccable. Au contraire, même, je dirais.
    Je reviendrai te lire quand je l’aurai terminé !

    Aimé par 2 personnes

Répondre à deslivresmonunivers Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s