Le silence d’Isra – Etaf Rum

Ce livre, je ne le connaissais pas. C’est ma fille qui m’en a fait l’éloge ce week end, et je me suis plongée dedans. C’est un livre qui vous emporte dès la première ligne.

C’est l’histoire de trois femmes, trois générations. On fait la connaissance d’Isra, dans le premier chapitre. Isra, en 1990. Qui dit « Je suis née sans voix ». Elle est née en Palestine, et à l’âge de 17 ans est habituée à se taire et se soumettre. À force de voir Mama se faire battre par son père, et d’être battue elle-même, elle a vite appris où est sa place : à la cuisine, au ménage, et surtout ne pas parler. Écouter sa mère lorsqu’elles sont l’une à côté de l’autre pour la vaisselle ou pour préparer les plats, seuls moments où les femmes peuvent chuchoter.
Elle a 17 ans, et une famille palestinienne qui vit en amérique va bientôt venir la chercher, pour qu’elle épouse Adam, le fils ainé. Isra, qui passe ses soirées à sa fenêtre, lisant des livres de contes arabes, et surtout « Les mille et une nuits », si richement décoré, si romantique… la lecture la fait rêver, et elle rêve souvent du Prince Charmant.

Lorsqu’arrive la famille Ra’ad, Isra, sous la surveillance de sa mère, sert tous les plats qu’elles ont préparé, sert le thé selon les traditions, ne regarde pas son futur époux, Adam. Elle entend son père Yacob lui hurler dans la tête « Une jeune fille comme il faut ne pose jamais le regard sur un homme! » Dans les volutes de fumée du thé, elle sert les trois hommes : son père, le père du prétendant, Adam, puis la mère du prétendant, Farida, puis sa mère et elle-même en dernier. Puis les femmes vont dans la « sala », la salle dédiée aux femmes. Isra est terrifiée. Elle entend qu’elle se mariera cette semaine et repartira immédiatement vers l’Amérique vivre dans sa nouvelle famille. Elle sait que c’est comme ça pour toutes les filles. Elles n’auront plus de liens avec leur propre famille, désormais elle appartiendra à la famille Ra’ad. Pour toujours. Isra espère que son mari deviendra amoureux d’elle. Elle fera tout pour. Et pour plaire à sa belle-mère. Terrifiée, elle quitte la maison et le jardin qui l’ont vu naître, et arrive par avion, aux Etats-Unis. À Brooklyn. Dans le quartier palestinien.

Le deuxième chapitre est celui de Deya, en 2008. Deya est la deuxième voix du roman. Deya est l’ainée des quatre filles d’Isra. Elle vit avec ses soeurs chez sa grand-mère Farida, et son grand-père Khaled. Elle vit en fille soumise, comme ses soeurs, sous la coupe de Farida, cette grosse femme qui ne parle qu’arabe, qui ne sort jamais de chez elle, dont le mari seul fait les courses. Deya est réfléchie mais intérieurement elle regimbe sur tout ce que lui fait faire Farida, sur tous ses enseignements sur la cuisine, le ménage, et sur sa façon de penser. Cette femme n’hésite pas à corriger ses petites-filles si le voile laisse passer un cheveu, si le ménage n’est pas terminé, si elles lèvent le regard dans la rue. Parce qu’elles ont la chance d’aller à l’école, Farida les accompagne tous les matins à l’arrêt de bus. Ce qui permet à Deya de ramener des livres, en cachette, et surtout de les lire en cachette. Parce que pour cette famille, les livres c’est le péché. Il y a des djinns dedans.

Le chapitre suivant nous fait entendre la voix d’Isra, en 1990 lorsqu’elle arrive à Brooklyn, et ces chapitres ponctueront le récit, entre ceux de Deya et ceux de Farida, dans les années suivantes, chacune différente, chacune vivant des choses difficiles, des interdictions multiples aux femmes, de génération en génération la soumission, l’acceptation, le devoir, l’enfermement total pour Fatima et Isha, leur obligation à donner des fils à la famille, à rester à sa place, à ne connaitre que les amies permises…. le plus important pour la famille, c’est l’honneur. La réputation. Une fille rejetée et c’est le déshonneur pour la famille. Une fille qui ne marche pas tête baissée, qui rit, et c’est le deshonneur. C’est par les filles qu’arrive le déshonneur. Pour le moindre petit écart à la tradition et à la religion. Les filles sont battues et c’est normal. Si elles ont déplu à leur mari, c’est normal qu’elles soient battues comme plâtre. Mais Deya commence à se révolter, à poser des questions à Farida… .
Mais les livres vont jouer un rôle dans la vie d’Isra, de Deya, de Sarah, la dernière fille de Farida. Les livres, lire, réfléchir. Toujours en cachette, et on les cache, ces livres. Pour ne pas être battue. .

Les livres, la lecture sont les instruments de l’évasion, de la réflexion chez ces femmes. Et le sujet majeur du livre c’est la place de la femme dans ces pays, ces cultures. En Palestine comme en Inde, en Turquie, au Pakistan etc etc. Et ces femmes comme Isra se rendent bien compte qu’elles devront faire souffrir leurs filles pour leur apprendre uniquement la cuisine le ménage le respect la soumission, et toutes les rêgles culturelles. Ici Isha se rend compte qu’elle va devoir DEVENIR une Farida. Comme la grand-mère, rabaissant sa propre fille et aussi sa bru, sa bru qui n’a donné naissance qu’à des filles, qu’il faudra éduquer et soumettre pour ensuite les marier. Les livres qui permettent de sortir de leur condition ces femmes qui oseront la fuir, ou tout simplement se rebeller. Et argumenter.

C’est l’adaptation à la société telle qu’elle est, en s’éduquant, que ces femmes seront enfin libres, dans ce roman largement autobiographique. C’est un livre dense, qui emporte le lecteur dans des endroits inconnus, peu dévoilés, dans la connaissance de la souffrance et de l’asservissement des femmes dans ces pays, ces communautés où la religion est l’excuse pour la mainmise des hommes sur les femmes. C’est un livre puissant, éclairant, touchant, lumineux aussi, même dans ces moments si sombres.

C’est un gros coup de coeur, et je le recommande de toutes mes forces !!

Le silence d’Isra – Etaf Rum – editions Pocket 2021, editions de l’Observatoire 2020, 476 pages, traduction de Diniz Galhos

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