Un enlèvement – François Bégaudeau

À ma grande honte, je dois dire que je ne connaissais pas l’auteur. C’est réparé, et en plus de cette découverte, j’ai aimé chaque moment de ce roman.

L’histoire : Une famille n’est jamais autant une famille qu’en vacances. En vacances on voit sa peau. Durant leur congé estival à Royan, les Legendre sont très performants : la mère excelle en communication de crise, la petite en piano, et le père en running. Sa montre GPS compte ses pas. Chaque jour davantage de pas. Cette famille de la bourgeoisie parisienne est en croissance. Seul le petit dernier tarde à performer. Tarde à apprendre à lire. Sur une plage, il creuse un trou pour l’évasion.

Emmanuel, le narrateur, se sent très concerné par sa santé physique. Avec sa femme et ses enfants, il mange bio. Envisage de devenir vegan. Il a un bracelet fitness, une montre connectée qui lui permet de mesurer ses calories perdues, son temps et sa vitesse de course dans son running quotidien. De calculer la distance parcourue à la nage. Il porte bien sûr la tenue adéquate. Là il avait fait 21 450 pas et parcouru 10,324 km en 67 minute, soit une moyenne de 9,7 km. Il est fier de ses exploits sportifs, de sa femme, Brune, de sa fille, Justine, de son fils Louis, mais moins. À chaque occasion, plusieurs fois par jour, il l’éduque. On parle de l’éclipse ? « Louis, qu’est-ce qu’une éclipse? ». On parle de la vue depuis l’appartement : « Louis, explique-nous ce qu’est un estuaire ? » En général, c’est Justine, 11 ans, qui répond à la question. Brune, son épouse, lit son roman et a calculé qu’elle l’aurait fini à la fin des vacances, car sa moyenne de lecture est de 43 pages par jour.

Ils ont inscrit Louis à un « atelier » pour l’aider en lecture, et il doit remplir un formulaire de compétences chaque soir. Car Emmanuel et Brune visent l’excellence pour leurs enfants. Comme eux-mêmes s’estiment excellents, dans leur boulot de conseil en entreprise et en communication. La communication est au centre de leur couple. Il faut valoriser les enfants. Il faut que chaque chose entraine un apprentissage, et il s’y met à fond via ses enfants. Lui, il a comme références les personnages de séries Netflix, et est perdu sans sa tablette et la barre Google. « Sunites chiites différence ». « Tank char différence ».. Heureusement qu’il y a la Wifi sur la plage. Avec sa femme c’est aussi la communication. Il verbalise. Tempère. Accueille les idées de Brune, qui elle, en retour, l’écoute et le conseille pour verbaliser les problèmes que leur couple peut rencontrer, sans reproche aucun, des parents doivent se soutenir mutuellement devant les enfants. Brune est belle, elle tempère Emmanuel, qui l’admire et l’adore. Par contre il trouve que son fils ne cherche pas beaucoup à apprendre à lire. Et que sa fille est une fouineuse. L’annonce qu’un ado de 15 ans de la ville a disparu, a été enlevé met un peu de tension, mais il ne faut pas inquiéter Louis.

Ce livre est une merveille de causticité. Cette famille, on le sent, ne communique que via des déclinaisons de PNL et de communication eriksonienne. (Souvenirs douloureux de mes années de psycho, ces trucs sont purement hypocrites et malhonnêtes, mais continuent de sévir dans le management d’entreprise). Toute cette façon de penser, de s’auto-corriger « In petto », surtout pour Emmanuel, qui a des pensées plutôt racistes, par exemple, s’auto-corrige mentalement (« La diversité est une richesse ») etc. Le politiquement correct est de mise. .
On se rend très vite compte du sentiment de supériorité du narrateur, et de son arrogance, son mépris, alors qu’il n’y a vraiment pas de quoi. Cette façade, au fur et à mesure de la lecture, on comprend qu’elle va se lézarder.

C’est incroyable comment l’auteur réussit à rendre le portrait de ces « bobos » réaliste et comique à la fois, au second degré. Voire au troisième. J’ai vraiment adoré ce style. Vraiment.

Un enlèvement -François Bégaudeau, ed Verticales, Août 2020, 183 pages.

5 commentaires

  1. J’ai lu son premier polar hors cadre, un début prometteur mais par la suite ça partait un peu en eau de boudin. L’intrigue est peut-être mieux maîtriser dans ce troisième ouvrage

    Aimé par 1 personne

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