Corps flottants – Jane Sautière

Mon premier livre de la Rentrée littéraire 2022 : c’est sur « Corps flottants » de Jane Sautière que je me précipite. Elle est tellement rare, cette écrivaine, que c’est un pur délice de se plonger dans ce récit tant attendu.

Et comme on sait qu’elle est née à Téhéran, pourtant française, de parents français, qu’elle a aussi vécu au Cambodge, entre autres pays « exotiques », elle dévoile enfin le pourquoi de ses vies d’enfance et d’adolescence passées aussi loin, et c’était le secret de son père, qu’elle dévoile pour la première fois.
Les secrets de ses parents, de la famille de son père, les secrets de sa mère, encore cachés dans « Mort d’un cheval dans les bras de sa mère« ….

Jane, qui constate que ses yeux vieillissent, décide d’affronter ce vieillissement et part dans ses souvenirs, ce qui a été dit dans sa famille, et surtout le Cambodge qui est le pays où elle a vécu son adolescence.

Avec la délicatesse de ses mots choisis, elle raconte les couleurs, l’éden, le soleil et le fleuve, à Phnom Pen, le fleuve où l’on pouvait nager, et croiser des serpents tête hors de l’eau. Les innombrables fruits inconnus d’elle jusqu’alors, leur goût, leur odeur. Les bêtes de la nuit, margouillats geckos, grenouilles…. Marcher pieds nus, libre.

Et être inscrite au lycée français, où elle découvre l’école mixte, et aussi mixte du fait du mélange d’élèves d’expatriés français et de khmers de bonne famille. C’est la découverte des garçons, du désir, de l’amour, et c’est par petites touches que l’on ressent cette vie adolescente, dans un endroit qui semble un paradis.

Mais au-delà de sa vie là-bas, lorsqu’on dit aux expatriés de repartir vite dans leur pays, c’est la guerre, les massacres, l’histoire en marche, l’histoire atroce qu’elle découvrira bien plus tard, rentrée en france depuis longtemps…. les horreurs des Viet Cong, des Khmers rouges, et elle retrouvera, dans ses recherches, une amie de lycée, sur une des photos que les tortionnaires prenaient avant de tuer leurs prisonniers. L’histoire du Cambodge, les corps flottant dans les rizières… alors que les français, les enfants et ados des familles expatriées sont totalement inconscients de ce qui se passe.

La rencontre avec les livres de Marguerite Duras, qui évoque ce pays, ces mots qui résonnent en elle comme elle le ressent, tout ce monde, cet éden détruit, en cendres, c’est ce qu’évoque Jane fragment par fragment, cette juxtaposition de moments si éloignés mais qui se chevauchent, l’amour et la mort, le paradis et la guerre.

La « guerre d’Indochine », comme on disait, avant, et ce vieux vietnamien qui savait que d’ordinaire les Anglais et les Américains attaquaient les nuits de pleine lune, pour y voir clair, et qui avaient cette fois-là attaqué avec des fusées éclairantes : « Ils sont venus avec leur lune »..

La poésie et la mort, les cendres, des mots sans liens apparents, mais pourtant…….la délicatesse de l’écriture de Jane Sautière nous porte d’un monde à l’autre, par des ponts entre les vies et les morts, les petites anecdotes, les souvenirs de mémoire d’enfant, puis de mémoire d’adulte. Des vies qui se croisent, brodées au petit point, ou des familles qui gardent de sombres secrets, c’est délicat comme une dentelle parfois noircie.

« De petits débris flottent et se déplacent dans le vitré projetant parfois des formes sur la rétine. Ce que l’œil perçoit est l’ombre de ces corps flottants. Comme dans un cosmos, certains se satellisent et s’agrègent. J’ai vécu mon adolescence à Phnom Penh de 1967 à 1970. J’en ai si peu de souvenirs que j’ai laissé toute la place à ces traces, des ombres projetées. En résille, des silhouettes apparaissent, font signe, celles des parents, de mes camarades de lycée, d’un grand amour. Celles aussi auxquelles la violence de l’Histoire nous attache.
Ici, à Paris, le temps est blême, c’est l’hiver, il est 17 heures, il fait huit degrés. Là-bas, à Phnom Penh, la nuit est totale, il est 23 heures et il fait vingt-six degrés. J’ai voulu écrire dans les deux fuseaux horaires, dans les deux latitudes. Écrire au crépuscule qui est avant tout la survivance de la lumière après le coucher du soleil. J.S.  » (4e de Couverture)

https://youtu.be/-Tp-jt6UDX4

Jane Sautière est née le 12 juin 1952 à Téhéran. Elle a vécu son enfance et son adolescence à l’étranger avant d’achever des études de droit à Assas (Paris). Par la suite, elle est devenue éducatrice pénitentiaire (en Seine-Saint-Denis, à La Santé, dans un service d’accueil de SDF ex-détenus, dans une prison « neuve » du Beaujolais…). Après avoir été longtemps lyonnaise d’adoption, Jane Sautière habite et travaille aujourd’hui à Paris. Elle a publié des nouvelles et des articles dans diverses revues et co-signé Zones d’ombres avec Jean-Marie Dutey (Gallimard, « Série Noire », 1998). Elle est l’auteur de « Fragmentation d’un lieu commun », un premier texte paru aux éditions Verticales en 2003, dans la collection « Minimales », qui a connu un succès critique et public et qui remporte le prix Arald 2003 et prix Lettres frontière 2004.

Bibliographie sélective :

  • Zones d’ombre
  • Fragmentation d’un lieu commun
  • Stations (entre les lignes)
  • Mort d’un cheval dans les bras de sa mère
  • Corps flottants

Corps flottants – Jane Sautière, Editions Verticales, 18 Août 2022, 112 pages, 12,50€ aujourd’hui en librairies.

https://youtu.be/-Tp-jt6UDX4

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