Fragmentation d’un lieu commun – Jane Sautière

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C’est le premier livre de Jane Sautière, et pour moi le « dernier » de ma bibliothèque, mon dernier-lu de ses livres : j’ai commencé « à l’envers » en lisant « Mort d’un cheval dans les bras de sa mère », son dernier-sorti et peu à peu j’ai lu tous ces livres, à rebours, parus chez Verticales. Celui-ci a été publié en 2005, réédité en 2016.  Tous les livres de Jane Sautière méritent « leur » moment. Il faut se sentir prêt, à mon avis, à accueillir ses mots si réfléchis, si denses, accepter de s’ouvrir à cette auteure. Chaque mot pèse son poids.

Fragmentation d’un lieu commun regroupe cent textes brefs, segments d’un travail d’éducatrice pénitentiaire et traces de ceux que Jane Sautière a rencontrés de part et d’autre des barreaux (détenus, surveillants, collègues). Écrit dans une langue d’une extrême densité, ce livre n’est pas une solution technique, administrative aux problèmes de l’enfermement, mais une inscription contre l’oubli. Les prisons sont devenues des lieux communs.

Fragments numérotés : parfois un paragraphe, parfois presque un chapitre pour dire des rencontres, des vies, des horreurs, des choses tellement dures.. et quelques moments lumineux, incroyables, qui vous arrachent un éclat de rire, comme celui où l’auteure explique le spectacle qu’ils ont décidé, avec des collègues, de mettre en place dans la plus grande salle de la prison, qui sert aussi de chapelle, devant des détenus, avec des intervenants et des détenus, il manque toujours quelque chose, c’est une tâche immense, et là :

« À un tantième contrôle, avant la xième grille, le surveillant se lève derrière sa bulle en verre et hurle : « Je vous aime à tous ! ». On reste là, pantois. Puis nous passons, avec les instruments, les pupitres, dans le silence. C’est lui le spectacle, d’un coup. Il nous aime à tous, là, dans sa bulle. »

Des petits détails qui racontent une rencontre, des rencontres semblables souvent, dans son bureau de Suivi des Sortants, de Suivi des Entrants, chaque bureau est une salle qu’on lui trouve, à l’arrache, dans chaque prison où elle intervient. Parfois, devoir aller au Tribunal, pour défendre tel ou telle.. parce qu’il y a les femmes prisonnières.. des femmes sortantes, des entrantes, pas mieux que les hommes.

Les toxicomanes, sales, physiquement repoussants, les vomissures partout. Les SDF, qui seront relâchés, et qui, malgré les 6mois de suivi post-pénitentiaire, à force d’actes manqués, retournent à la rue, tous ces sans-papiers, emprisonnés pour ce seul délit, ceux qui ont de faux papiers, prison aussi, enfants « confiés à la Ddass », des  injustices flagrantes dans ces cas et dans d’autres, et tout ce que font ces Éducateurs Pénitentiaires pour sauver ce qu’on peut sauver, aider, faire des demandes de papiers par milliers.

Il faut faire les dossiers pour l’Aide Juridictionnelle, et lorsque ces détenus n’ont même pas de nom connu, et cela donne « X se disant Ben Mohammed ». Il y a beaucoup de « X se disant ». Il y a les violents, il y a les pédophiles. Il y a des assassins, il y a tous ces Africains, souvent sans nom, pourquoi sont-ils là ?

Chaque fragment commence par « Vous ». Vous me dites, ou Vous vous asseyez, ou vous racontez.. il est nécessaire de tenir la distance. De tenir à distance. Malgré tous le poids des vies déposées.

Et un jour, le corps lâche, on n’en peut plus.

Ce sont de petits textes nécessaires, pour combattre les à-priori secs des clichés sur la prison. À l’intérieur. Jane Sautière a travaillé là toute sa vie ou presque, elle porte un monde, et l’ouvre par petits billets, au lecteur qui acceptera d’être touché, de comprendre.

Encore un livre absolument nécessaire.

Fragmentation d’un lieu commun – Jane Sautière, ed Verticales, 2003 réédité en 2016, en poche « Minimales »  122 pages

 

 

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