Nullipare – Jane Sautière

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Inutile de dire que ce livre m’a frappée, interpellée, emportée comme, je crois, toutes les femmes qui le liront. J’en ai fait l’expérience sur Facebook hier, mes amies ont toutes réagi à un extrait que j’ai publié, peu d’hommes ont été intéressés. Sauf quelques-uns, les plus sensibles d’entre eux.

Jane Sautière ouvre ce livre en racontant le choc de ce mot qu’un medecin a prononcé, lors d’une mammographie de contrôle : Nullipare. (C’est-à-dire femme qui n’a jamais donné naissance à un enfant.). Mais Jane a surtout entendu Nulle. Et aussi Nulle part. 

Ayant lu son tout dernier livre en décembre dernier : Mort d’un cheval dans les bras de sa mère, j’avais découvert cette auteure, née à Téhéran, ayant vécu dans de nombreux endroits , au fil des mutations de son père, Paris, Franconville, Alger, Téhéran, Beyrouth, et une partie de sa jeunesse à Pnohm Penh. Et ne parlons pas de tous ses déménagements entre Lyon, Paris, sa banlieue. Nulle part fait bien sûr écho à cela.

Quant à nulle, il est question de son incapacité à satisfaire sa propre mère, et sa non-maternité à elle.

 

« Je voudrais interroger l’ahurissant mystère de ne pas avoir d’enfant comme on interroge l’ahurissant mystère d’en avoir. »

 

Extrait : « Il y a ce qu’on ne me dit jamais pour ne pas me faire de peine. J’y pense. Les douceurs, les fiertés, le retrait de soi permanent et ce qui s’ensuit de croissance, d’avancée. Les corps qui s’allongent, se façonnent, se forment, le tout pareil et le très différent. Les hésitations, les tracées qui s’affirment. Être à ce qui advient.
Ne pas avoir d’enfant, rien devant, c’est avoir trop de passé, trop dans l’ascendance. Quand je pense « vieillesse », il me semble voir quelque chose d’infranchissable, un mur immense, tous ceux de l’arrière, les innombrables, l’infini du passé.
Ce sentiment aigu que le passé est infini et le futur obligatoirement limité.
Ne pas avoir d’enfant, rien devant est un mur.
Rien devant est un mur. »… ( page 56)

Éducatrice pénitentiaire, Jane Sautière a à se confronter à des mères de prisonniers, à des mères prisonnières, à une mère infanticide. Elle est confrontée aux réflexions de ses amies, collègues, qui portent leur maternitude en écharpe, pour critiquer la nullipare, ou pour mettre en avant leurs charges sacrées.

Jane Sautière écrit avec ses tripes. Elle se les arrache par fragments, petits textes où elle analyse les possibles raisons de sa non-maternité, son enfance, sa mère qui a mis au monde des bébés qui mouraient de tuberculose, seule Jane est l’enfant vivante.

Des fragments, petits textes, paragraphes éclairant cette souffrance ou cette honte, ses entrailles produisant des milliers d’ovules depuis sa puberté, ovules inutiles,  pour rien. Pour rien? Non, car tout cela, cette non conception, doit être nommé, et elle trouve le mot « immanence ». Pas au sens Spinozien, mais plutôt au sens que lui donne Wittgenstein : ce qui c’est passé dans le fait de ne pas avoir d’enfant n’est pas rien.

Ces fragments par elle-même analysés, il est question ici de psychologie et de philosophie. Ce livre mène à des questionnements. Il pousse à la réflexion sur notre propre rapport à ce problème, à notre propre histoire.

L’écriture de Jane Sautière est percutante, et honnête, il y a beaucoup d’humour mais aussi une sensibilité extrême. Les phrases sont ciselées, parfaites à mon goût.

Je le conseille à toutes les femmes, mères ou non.

 

 

Résumé éditeur : Lors d’une mammographie, la narratrice entend le radiologue la classer dans la catégorie des « nullipares » (femmes n’ayant jamais enfanté). Point de départ d’un questionnement plus large, ce choc lexical conduit l’auteur à une exploration de soi. Dans « nullipare », il y a aussi « nulle part ». C’est pour elle l’occasion de sonder sa part nomade, ses perpétuels déménagements, choisis ou subis, qui révèlent d’autres fêlures. Sensible au regard porté par la société sur « l’ahurissant mystère de ne pas avoir d’enfant », elle reconstitue le puzzle, à la fois tragique et drôle, de ce destin. L’écriture devient l’exercice d’une liberté chargée d’émotions où peuvent se résoudre les tensions grâce à la distance juste d’un regard d’écrivain.

Nullipare – Jane Sautière, ed Verticales, 2008, rééd 2016, 147 pages, 14,50€

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